Voilà un moment que j’hésitais à parler de ce projet sur lequel je travaille depuis deux ans.

Tout a commencé en mars 2020 où, pour une raison étrange, je me suis soudainement pris d’un intense intérêt pour l’Assemblée nationale. À ce moment là, j’ai commencé par lire tous les articles du site du Projet Arcadie, puis l’article Wikipédia de chacun des 577 député·es de la XVe législature. Chacun·e ses passions, ne critiquez pas.

À cette même période, j’ai commencé à concrétiser l’idée d’une plateforme web qui vulgarise la vie parlementaire, en particulier celle de l’Assemblée nationale, pour aider un public non-initié à identifier leur bord politique et connaître les actions de leurs député·es.

Cette plateforme s’appelle LegiTest (anciennement QuelParti), et se présente sous la forme d’un test politique.

Page d’accueil de LegiTest

La page d’accueil.

En voici le principe : la plateforme vous soumet 15 questions sur des textes de loi étudiés à l’Assemblée, et vous devez vous mettre à la place d’un·e député·e et choisir « pour », « contre » ou « abstention ».

Chaque question est accompagnée d’arguments « pour » et « contre ». Voilà un exemple :

Capture d’écran sur la question du port du voile

Ces arguments sont essentiellement des citations des député·es pendant l’examen du texte. Ci-dessous une comparaison avec le compte-rendu de séance :

Capture d’écran sur la question du port du voile, avec une association vers les propos des députés dans le compte-rendu de séance

À la fin, vos réponses sont comparées avec les votes des député·es, récupérées grâce aux données ouvertes de l’Assemblée nationale, et le logiciel vous indique avec quel député·e et quel groupe parlementaire vos idées se rapprochent le plus.

Capture d’écran sur la page des résultats

L’écran des résultats. Les réponses au test ne sont évidemment pas les miennes.

Il vous est même possible, si vous le souhaitez, d’envoyer vos réponses et de comparer vos résultats personnels avec celui des autres personnes qui ont également accepté d’envoyer leurs résultats.

Capture d’écran sur la page des résultats, section résultat global

Enfin − et j’arrêterai sur les captures d’écran − il vous est possible de retrouver les positions individuelles de chaque groupe politique et de chaque député·e dans un tableau récapitulatif.

Capture d’écran sur la page des résultats, section résultat global

🔗Historique du projet

J’ai commencé le développement de LegiTest en mars 2020, pendant le confinement. Cette période d’expérimentation et de développement a duré un an et demi, pour finalement aboutir sur une publication du site en version finale en octobre 2021 sous le nom « QuelParti ».

Ces 18 mois de développement se sont répartis comme suit :

  • 6 mois de veille parlementaire et politique : quels textes sont étudiés au Parlement, quels votes partagent l’Assemblée…
    • J’ai pris le temps de lire quelques dizaines de compte-rendus de séance − jamais dans leur intégralité, heureusement − pour préparer les arguments qui se retrouvent dans les questions du test.
      • Lire du Ciotti pendant des heures, croyez-moi, c’était pas un cadeau.
    • J’ai utilisé mon script querelle pour identifier les points de désaccord entre certains groupes politiques, notamment entre les gauches qui restent difficile à départager dans l’ensemble.
    • J’ai utilisé Datan et ses analyses politiques pour identifier certains textes « polémiques » que je pourrais réutiliser pour les questions. Je me suis également appuyé sur le Projet Arcadie, qui rassemble et synthétise de nombreuses informations.
    • La veille de Khrys m’a également aidé à suivre l’actualité politique et relever les textes polémiques.
  • 7 mois de développement : écriture du code (backend en Rust, frontend en HTML/CSS/JS from scratch, scripts en Shell et Python).
    • Le projet étant libre et open-source (licence AGPLv3), j’avais tout intérêt à travailler sur une base de code bien propre et lisible pour d’autres personnes.
  • 5 mois de tests UI/UX auprès d’une vingtaine de personnes de mon entourage, de milieux plus ou moins politisés (parfois pas du tout), de divers bords politiques, de différentes tranches d’âge.
    • J’ai pu recevoir de nombreux commentaires sur l’interface et essayé de rendre la plateforme plus intuitive au fil des remarques.
    • Je leur ai demandé de commenter chaque question pour m’assurer que les arguments des questions étaient écrits de manière relativement neutre : j’ai ainsi modifié des arguments trop polarisés, trop agressifs, trop condescendants ; j’ai retiré l’émotion dans les propos de certain·es député·es, pour mettre en valeur l’argument de fond.
    • J’ai retiré certaines questions qui étaient trop difficiles à synthétiser ou vulgariser en deux arguments de 300 caractères : par exemple, la réforme des retraites ou la loi PACTE.

En pratique, il ne s’agissait pas de phases distinctes et je n’avais pas de dates butoir : ces trois étapes se sont bien entremêlées, surtout les deux dernières. Je précise que j’étais seul à travailler sur le projet pendant cette période, ce qui simplifie beaucoup l’organisation et la « répartition » du travail.

Enfin, après un mois supplémentaire de test en septembre 2021, j’ai publié le site en octobre, essentiellement sur Twitter et Mastodon.

🔗Où en parler ?

Alors que LegiTest en était encore aux balbutiements de sa communication publique, il était temps de me poser une question fondamentale pour tout projet qui débute : à qui parler de cette initiative ?

J’ai d’abord approché plusieurs communautés Discord de politique et j’ai eu des retours positifs, mais cette façon de procéder est généralement peu appréciée des communautés (c’est vu, à juste titre, comme de l’auto-promotion).

J’étais encore réticent de le partager sur Mastodon, de peur que mon initiative soit mal perçue ; c’est pourquoi j’ai construit une nouvelle identité numérique pour LegiTest.

Finalement, j’ai posté l’initiative sur Reddit (/r/france) et ça a bien marché, au-delà de mes attentes.

C’est à partir de là que j’ai rencontré de nouveaux contributeurs.

🔗Communication publique

Je ne le nommerai pas ici − peut-être tombera-t-il sur cet article ? − mais j’ai eu le plaisir de travailler avec un étudiant en affaires publiques qui sait réaliser des dossiers de presse. Il a découvert LegiTest sur Reddit et a rapidement rejoint le projet pour prendre la rerelève de la communication publique, notamment auprès d’instances médiatiques.

Son expertise permettrait à LegiTest d’atteindre un public plus large, et pas seulement des communautés déjà politisées. Il est malgré tout possible que « ça ne prenne pas » (je n’ai aucune attente particulière), mais c’est tout de même plus agréable de travailler avec d’autres personnes.

À ce jour, nous sommes quatre personnes à travailler sur LegiTest sur notre temps libre.

À travers une décision collective, nous avons récemment renommé QuelParti en LegiTest pour faciliter la communication autour du projet.

🔗Réutilisable

LegiTest est conçu de manière à ce qu’il soit entièrement réutilisable par d’autres personnes pour des projets futurs. La licence permet d’ailleurs à quiconque de créer son propre test, avec ses propres questions, en réutilisant le même code.

À quelques ajustements près, il est même possible d’adapter le code pour les données ouvertes du Sénat ou du Parlement européen.

🔗Modèle de financement

Le coût des serveurs de LegiTest représente environ 75 euros par an.

Au départ, j’avais intégré des boutons vers des plateformes de collecte de dons comme Liberapay ou Buymeacoffee pour couvrir ces frais à l’initiative collective.

Lors du partage de LegiTest sur Reddit, une quinzaine de personnes ont envoyé suffisamment de dons pour couvrir les frais annuels de la plateforme, essentiellement par transactions de 3 à 5 euros par personne.

Quelques mois plus tard, avec une nouvelle décision collective, nous avons retiré ces boutons vers les plateformes de dons de notre site et nous n’acceptons ainsi plus de dons, d’une part car ces frais annuels sont relativement négligeables et peuvent être couverts par nos soins, et d’autre part car nous souhaitons nous protéger de toute dépendance financière, notamment vis-à-vis de groupes politiques ou militants qui pourraient vouloir nous soutenir financièrement. Cela pourrait décrédibiliser notre initiative, car certaines personnes pourraient nous accuser d’être financés par des politiques, et ainsi de biaiser notre propre test en faveur d’hypothétiques mécènes.

🔗LegiTest est-il neutre ?

Le terme « neutre » est trompeur. LegiTest n’est pas neutre par définition.

Malgré la méthodologie que j’ai pris soin de définir pendant la réalisation du projet, malgré les tests en amont auprès de personnes de nombreux bords politiques pour corriger d’éventuels biais dans la synthétisation des citations… le choix des questions, la sélection des arguments n’est fondamentalement pas neutre.

J’ai tâché de sélectionner 15 questions (car 20 questions, c’était trop long pour des personnes qui se définissent comme « peu politisées ») et d’équilibrer les thèmes choisis pour varier autant que possible, tout en trouvant des textes de loi suffisamment polarisants, avec un taux de participation suffisant, pour diviser tous les groupes politiques entre eux.

🔗Données personnelles

La question de la protection des données personnelles est épineuse car LegiTest traite des données politiques, à en rappeler Cambridge Analytica. J’ai pensé le système pour empêcher qu’une personne envoie plusieurs fois le même résultat, mais également pour que nous ne puissions techniquement pas associer les résultats envoyés à des adresses IPs individuelles.

J’ai récemment détaillé son fonctionnement sur Twitter.

🔗D’autres applications

Une autre application de test politique, nommée Elyze, a fait un « buzz » il y a quelques temps. Elle se présentait comme « le Tinder de la présidentielle » et fonde les questions de son test sur les programmes des candidats. Son fonctionnement est donc très différent de LegiTest, qui ne peut se baser que sur les votes passés, puisque nous utilisons des données ouvertes plutôt que des « promesses de campagne ».

Pendant un temps, nous craignions que cette nouvelle application ne déteigne sur nos propres efforts de communication − que nous nous retrouvions cantonnés à un statut de « clone d’Elyze », et que leurs scandales médiatiques liés au mauvais traitement de leurs données personnelles (et même sur Exodus) renforcent des préjugés négatifs à l’égard de notre plateforme.

Il y a également eu ce test qui favorise Eric Zemmour dans la presse, administré par le parti Reconquête! lui-même. Entre Elyze et cette application partisane, voilà l’image que renvoient les « tests politiques » dans la presse aujourd’hui.

🔗Hésitations

J’ai longtemps hésité avant d’en parler dans les milieux libristes. Comment parler d’un logiciel qui traite des données politiques après le scandale de Cambridge Analytica ? Comment LegiTest pourrait avoir la moindre légitimité après les fiascos d’applications tantôt biaisées, tantôt irrespectueuses des données personnelles ? Et qui plus est, comment parler d’un projet qui utilise GitHub et Discord alors que houloulou, c’est pas libre ?

J’ai d’abord préféré garder ce travail pour quelques ami·e·s et moi, et trouver d’autres moyens de communication pour le diffuser. Après un an, et dans la satisfaction du travail accompli, je me lance quand même, en me confortant dans l’idée que le peu de personnes qui liront ces lignes auront la bienveillance et la présence d’esprit de modérer leurs préjugés, et en espérant que ce travail réalisé puisse servir à d’autres personnes.